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Du Monde mort à l’Arc-en-ciel

A quoi sert l’expérience transpersonnelle ?

Barbara Schasseur

in Synodies

 

Lorsque la terre dévastée de l’âme se transforme en ennui et silence, il ne reste que la vision pour ouvrir à nouveau le chemin et revenir au monde.

La boulimie, l’obsession de l’alcool, du sexe, du jeu est un en fer masqué, une plainte déplacée, maquillant le traumatisme d’une interdiction d’être. Derrière un gentil sourire, une écoute trop bienveillante, une disponibilité sans fin, se cache un monde « non humain », une violence inouïe, permanente, retournée contre soi (mais là ça ne compte pas disent-ils).

Quelque chose ne fonctionne pas. Ils ont « tout pour être heureux » paraît-il, et pourtant la vie est coloriée de gris, d’efforts et d’ennui, jusqu’au moment où le rituel compulsif vient soulager. Quoi ? Ce n’est pas très clair. Cette sensation peut-être d’être là sans être là, de faire semblant tout le temps, tout en sachant que ce n’est jamais assez pour faire disparaître les voix accusatrices dans la tête. Finalement, il ne reste que ce petit espace de relâchement avec la drogue, nourriture, sexe, alcool, jeu (inclus jeux vidéo), médicaments en tout genre.

Derrière une façade de normalité le plus souvent, ou de bon vivant, se terre un endroit d’inespérance. On n’y croit pas, on n’y croit plus, à quoi bon, mieux vaut se rabattre sur ce petit bout de paradis, un verre d’alcool, un sommeil sans rêves, un épuisement de nourriture enfin sans limites. La cause est profonde, souterraine, silencieuse, mais une pulsion destructrice, un désespoir sans fond apparaissent au premier plan. La possibilité de fabriquer un monde sans pensée aucune devient un mécanisme d’anesthésie très au point car, s’il y a orgie de plaisir, jamais aucun apaisement ne vient calmer l’angoisse et le délire intérieur.

La thérapie est difficile. Braqués contre l’effondrement, l’humiliation, contre une souffrance déniée ayant transformé l’espoir en désert, ils se débattent Inverser la structure dépendante, le système en lui-même, est un combat de vie car le symptôme ne résume pas tout. Le gouffre qui ne se répare qu’avec le regard de l’autre est plus difficile à atteindre, mais plus essentiel aussi. Comment reconstruire une réalité aussi dure en un monde plein de possibles ? Guérir vraiment veut dire trouver cette richesse faite de sensibilité, de curiosité et d’enthousiasme, qui éclipsera subrepticement le besoin de consommation, aimer et faire confiance, ne plus avoir peur, ne plus sauvegarder et garder, mais lâcher prise à la vie.

En fait, malgré l’apparence de normalité, les fractures psychiques sont profondes et l’arrêt du symptôme, surtout s’il est seulement partiel, peut-être une guérison de couverture. Une fracture psychique crée un handicap fonctionnel. Par exemple la fonction maternelle représente la capacité intérieure à accompagner le développement et les difficultés, à s’enthousiasmer pour le vivant et pour soi-même. Si elle est inefficace, entre autres difficultés, la personne sera toujours mécontente d’elle-même, avide de perfection. La fonction d’agressivité peut, d’une manière très corporelle, être inopérante inhibant la capacité de prendre, de saisir, d’aller vers. Elle se situe dans les mains et dans le dos. La fonction de deuil recouvre la possibilité de métaboliser une perte, un échec, les lésions du passé. Sans elle, l’être reste figé corporellement et psychiquement.

Finalement le fonctionnement dépendant ancre la personne dans des leurres compensatoires qui maquillent la vraie invalidité : le manque d’ancrage dans le goût de la vie. Sentir, s’émouvoir sans se juger, goûter, jouir, sont des fonctions vitales. Car, lorsque les maux et les tempêtes nous amènent jusqu’au naufrage, lorsqu’un tremblement de terre a secoué les fondements de notre être, seul le souvenir de ce goût de la vie peut nous aider à continuer et relever la tête.

Revenir au corps

Le corps a sa propre logique de guérison. Les études faites sur le syndrome post-traumatique démontrent comment le système nerveux autonome peut rester paralysé épinglant la personne sur le vécu d’un trauma. La vision du monde qui s’ensuit est quadrillée d’obsessions et de persécution. Et si la réalité n’était pas celle qu’on nous avait apprise, s’il nous était donné de changer de lunettes et d’entrer dans un nouveau monde ? Mais cette faculté d’évolution spirituelle ne peut se concrétiser que si nous changeons nos références. Par exemple, le maternel que chacun de nous porte à l’intérieur a une certaine qualité. Les expériences transpersonnelles nous permettent de transformer ce repère et, lorsque la fonction elle-même est dramatiquement absente, elles offrent une réparation, comme une bouture venue d’ailleurs.

Revenir au corps permet de libérer le système neurovégétatif et la circulation énergétique, et de récupérer les facultés d’expression et de jouissance. Sans cet amarrage dans une réalité corporelle, la vie, mais surtout le désir, deviennent une construction mentale, une fantasmagorie virtuelle qui peut emporter très loin. Où nait le désir, où nait le « je » qui dit « je » désire ? Est-il identifié, nourri de l’excitation des stimulations perpétuelles du monde environnant, un blason fait de décorations et de regards ? Ou alors fleurit-il des vérités d’un apaisement très corporel ? La sensation d’apaisement est forcément la synthèse de tout ce que nous sommes. Lorsque le sentiment d’existence, le « je », s’enracine à cet endroit-là, nous retrouvons une vraie dynamique personnelle et une sensitivité intérieure, globale, qui réunit le passé et le présent et affirme une individualité spirituelle.

Mais la transe suggère une guérison plus fondamentale encore. Le corps, pris de vertige, est transporté soudainement et s’ébat en circonvolutions sur le sol. Une fois debout à nouveau, une danse, un cri, la rage même, s’imposent, tout l’enthousiasme brut d’une puissance de vie qui trouve sa liberté. Au moment même où la structure corporelle est assaillie par cette expansion énergétique, la « conscience moi » se voit confrontée à ses peurs, ses rétentions et ses leurres. La transe est l’expression inaltérée de l’énergie de vie tapie dans le corps, le déploiement de la force même de cette nature dont nous sommes façonnés. Si nous admettons que nous sommes la vie, cette vie, ce corps, alors nous sommes aussi toute cette puissance.

On ne peut pas tricher avec la transe, le diaphragme s’insurge, la nausée qui s’immisce dans le débat nous montre exactement la relation que nous entretenons avec notre propre force de vie, notre capacité à lâcher prise, ou non, à la vie. Oser s’abandonner à ce tourbillon est un apprentissage pas à pas, de plus en plus loin, de plus en plus profondément. Au fur et à mesure, les barrages se défont, la voie se libère, jusqu’à découvrir ce mouvement tout à fait unique, centré sur un axe énergétique parfaitement équilibré autour duquel tournent les feux d’artifice de nos attachements. Eprouver cette force est un moment d’extraordinaire, comme revenir à l’essentiel : le goût de la vie.

Mircea Eliade décrit le chamanisme, la pratique de la transe, comme une voie de guérison par l’extase. Nous cherchons, ou nous n’osons plus chercher, cet élixir un peu partout, enfermés dans un labyrinthe où s’interpellent toutes les réponses. Le pire sans doute serait renoncer, ou, cyniquement, peut-être un verre à la main, sourire d’une telle quête.

La transe est à la portée de tous, un don inné, du corps, de la nature, pour que l’Homme ne se perde pas. La porte est douloureuse, étroite, terrifiante parfois, car lâcher prise à cette puissance de vie remet en question tout notre héritage.

La transe ne se livre pas au chercheur de passage. Elle ne se libère qu’au prix d’une épreuve à celui qui affirme son intention et sa détermination. Le chaman s’impose la solitude, le jeûne et d’autres défis plus terribles encore. Pour nous, dans un cadre plus actuel, la nausée est le gardien du seuil témoignant de l’angoisse du « moi » face à sa nécessaire disparition.

Malgré les difficultés, l’explosion de la transe est un moment de régénérescence, énergétique, mais aussi spirituelle car il nous permet de goûter à nouveau à la vie. Nous espérons la régénérescence de solutions médicales le plus souvent, en tout cas de faits extérieurs. Elle existe, à notre portée, là, à l’intérieur, une reconnexion qui nous montre le chemin d’un renouveau inépuisable, mais qui nous emmène inexorablement vers l’inconnu.

Les rituels traditionnels cadrent cette expérience avec des règles strictes, la thérapie aussi sans doute, pour bien séparer le là-bas de la transe et l’ici de notre quotidien. En effet l’écueil le plus évident serait de devenir addict à la transe. La régénérescence ne serait alors plus un processus de conscience, mais se transformerait en « shoot » énergétique venant stimuler la haine ensevelie derrière toutes les portes closes. La transe est un guide intransigeant et, à ce titre, elle ne peut être ni un objectif, ni une finalité.

Nous sommes nos croyances. Si, fondamentalement, nous sommes convaincus du miracle de la vie, de ce renouvellement incessant, tragique et merveilleux, nous ne pouvons plus nous abrutir de « à quoi bon ». Nous sommes pourtant attachés aux constructions du « moi », aux certitudes qui lui donnent son armature. La transe, en nous faisant percevoir l’immensité extatique de la vie, nous fait goûter à une libération dont nous sommes bien éloignés. Vivre aurait donc un sens ! Par contraste en effet, nous percevons les limites des vérités que nous avons honorées, la modicité des valeurs que nous estimions sures. Un autre monde existe de l’autre côté d’une évolution aussi illimitée que l’espoir dont nous sommes pétris, ou le rêve. La seule mission dont nous sommes investis finalement serait de retrouver le fil d’une guérison qui, dans cet instant de Totalité, apparait comme un vrai chemin de vie.

Permettre à une personne d’être sur ses deux pieds, vibrante, vivante, enthousiaste, prête à recommencer malgré les épreuves, résume sans doute tout le projet d’une thérapie. Mais cette réalité doit être une vérité corporelle. Les idées, les mots, la compréhension, ne suffisent pas. Contacter un animal de pouvoir dans une méditation, confortablement installé sur un matelas, est une chose. Rencontrer cet animal dans son corps, être habité de sa force, sa vision, sa sauvagerie brute et sa conscience, ouvre à des retrouvailles, qui, comme celles de la transe, nous ramènent à ce fondement du goût de la vie. Nous nous sommes tellement distanciés de cet enracinement et pourtant, cette empreinte est l’axe autour duquel se dispersent nos réalisations. Une fois anéantis, arrachés, nous sommes comme des papillons gris emportés au gré des fantasmes des autres. La voie chamanique, la transe, nous restituent ce quelque chose de l’expérience pure du goût de la vie.

En ravivant cette flamme, l’espoir guérit et émet à nouveau cet ingrédient subtil permettant au mouvement intrinsèque de la vie de toujours scintiller d’un horizon. La seule vraie guérison, mais aussi la plus audacieuse, est celle de l’espoir.

Oser la transcendance

Qu’est ce qui nous fait souffrir finalement ? Les traumatismes, certes, les manques, les pertes, les fractures et les vicissitudes des injustices, et pourtant se cache à l’intérieur de chacun d’entre nous une source inépuisable de renouveau. La vie est mouvement, un emportement qui ne cesse de s’épuiser pour renaître à lui-même. L’immobilité est le pire des drames avec ses certitudes qui enferment dans le renoncement.

Qu’est-ce que la folie ? La théorie nous décrit cette souffrance inouïe comme une non structuration du « moi ». Pourtant la transe apparaît à cet instant de rupture où le « moi » accepte et disparait. L’expansion énergétique, comme une puissante rivière rompant le barrage, vient confronter toute la structure. Les résistances, les blocages, sont remis en question ainsi que le « moi » lui-même. Oser le lâcher prise de la transe offre la transcendance de toute l’inertie énergétique sous-tendant la pulsion de mort (au sens freudien).

Pourtant chaque rigidité, chaque tension, chaque porte fermée a une histoire et recèle dans le secret de la matière la pression d’un attachement. Ils ont tissé peu à peu la trame du « moi ». L’expérience de Totalité nous fait goûter à l’au-delà. Elle imprime dans la conscience un ailleurs suggérant une guérison et une régénérescence, mais au prix du remaniement de toutes nos croyances, de tout ce que nous sommes quand nous faisons référence au sentiment d’identité, le « moi ». Cet instant d’extase offre en effet la vision de tout un possible, du vrai chemin, mais le processus d’acceptation est une négociation tout à fait humaine.

Nous devons néanmoins réfléchir autrement à cette étape de dissolution du « moi ». L’aménagement psychotique, comme la structure dépendante, est un enfermement d’une terrible rigidité et immobilité défensive. La chute dans le lâcher prise de la transe est enchevêtrée de terreur et d’impossible. L’accompagnement thérapeutique est donc long et compliqué. Mais, oser ce moment de rupture généré par la transe, oser la déstructuration du « moi » en laissant place à l’expérience transpersonnelle, est forcément une opportunité inespérée de renouveau.

Le chaman est un personnage très particulier, à la fois guérisseur et mystique. Le plus souvent, cette voie se dessine pour lui au moment où il bascule dans une crise de folie ou affronte une maladie grave. Un moment de rupture finalement où une socialisation normale est remise en question.

Son propre combat pour la vie ou la guérison psychique l’a rendu fatalement différent, mais il est devenu maître de la transe, maître de son mal. En fait il a osé. Il a osé ce saut dans le vide au-delà du « moi ». Il a osé, et ose encore et encore, jusqu’à construire son pouvoir et détenir des clefs.

Restructurer le « moi »

Derrière les plus belles constructions du « moi », les plus terribles forteresses de la folie, un entre-deux de « non moi » ouvre un espace où tout est possible. Dans notre société très matérialiste, les théories psychologiques nous ont appris à nous méfier de cet endroit de déstructuration. Ainsi nous nous tournons facilement vers les médicaments ou des pansements en tout genre pour éviter le chaos qui s’y trouve. Un chaos en effet d’émotions, de rêves et de visions, où se mêle la frustration d’avoir si peu vécu aux promesses de l’âme. Et si toucher la déstructuration du « non moi » était une opportunité. Nous pourrions regarder la folie autrement. Nous pourrions appréhender notre propre noyau psychotique, cette terre détruite et ravagée enfouie au fin fond de l’inconscience, comme le marchepied vers un nouveau monde.

Comment réagissons-nous face à la souffrance aigüe ? Celle qui brise quelque chose à l’intérieur, irrémédiablement, et crée une rupture. Nous avons tous connu ça, une douleur d’une telle intensité qu’elle appelle l’absence et la disparition. On se tord, on hurle, on crie mais rien ne colmate l’effondrement.

Comment continuer ? Avec un peu de chance nous avons pu, au milieu de la tourmente, nous laisser guider par une expérience transpersonnelle, comme celle qui guide le chaman. La vie offre ses propres initiations. Au fond de l’abîme chante le ruissellement de la vie, ce goût qui nous fait revenir au monde. Et tout se décide avec le « moi », la manière dont il va se restructurer et renaître de ses cendres.

Le libre-arbitre

Le libre-arbitre est le grand privilège accordé à l’Homme, le créateur de conscience. Comment nous en sommes-nous sortis ? La dépendance est un choix qui enterre toutes les options car elle permet de subir, de se taire, sans vraiment se rendre compte que la vie s’éteint à petit feu. Le cri de désespoir hurlé dans un sursaut de révolte est là aussi une opportunité. Retournons sur les traces de ces terribles moments de crise. Avons-nous osé la voie du chaman ? Avons-nous réellement osé attendre dans le noir oppressant du gouffre le message de la vie ? Avons-nous pu goûter enfin à cet élixir ?

Ou avons-nous fui devant la tourmente et maquillé, enfoui, renoncé à nouveau avec un « à quoi bon » ? Les changements extérieurs sont bien peu de choses. La transe, l’expérience transpersonnelle, dans cet instant de mort et renaissance du « moi » offre un autre monde. L’opportunité est là. La vie est comme la spirale de la transe, évolutive, dramatique et merveilleuse, une histoire tissée d’évènements, un tracé racontant une métamorphose.

Nous avons le pouvoir de créer une réalité différente de celle que nous avons reçue. Nous pouvons guérir la haine, là, à l’intérieur, construire un autre monde tout simplement parce que nous avons appris qu’un autre monde existe. Guérir, n’est-ce pas l’essentiel de notre mission ? Au sein de l’extraordinaire tapisserie de l’univers, nous détenons un fil, le nôtre. Il est invisible parfois tant nous nous obsédons de fuites et de compensations. Pourtant il est le chant de notre âme.

Barbara Schasseur, Psychologue et thérapeute, spécialisée dans le traitement
des dépendances et des troubles du comportement alimentaire.
A développé une approche psychocorporelle de la transe
et une pratique du chamanisme. Co-Fondatrice de « voie chamanique – une psychologie de la nature ».
Auteur des livres :
« La boulimie, un suicide qui ne dit pas son nom » Ed. de Boeck
« Transe et thérapie, sur les traces de Dionysos » Ed. l’Harmattan

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