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Le transpersonnel ou le renouveau d’un contre-culturel dionysiaque ?

Muriel Rojas

in Synodies 17 – Le Transpersonnel en Action

 

Dans ses travaux sur les divinités grecques en tant qu’images archétypales (1), la psychiatre et psychanalyste jungienne Jean S. Bolen démontre que la survalorisation de certains schémas cognitivo-comportementaux est liée à la domination intrapsychique d’archétypes particuliers. Lorsque nous nous libérons de leur emprise, nous pouvons non seulement transformer nos croyances et les actes qui en découlent, mais également réhabiliter les représentations refoulées pour enrichir notre identité et manifester l’ensemble des possibilités de notre Être (2). Bolen qualifie la culture dominante de patriarcale dans la mesure où le père céleste – le Dieu des monothéistes, le Zeus des Grecs – en est la clé de voûte. Tant les mythes que les récits religieux révèlent comment il normalise sa Loi (basée sur la pensée logique et abstraite) puis met en place un système défensif visant à mater ou éradiquer le pulsionnel qui pourrait la menacer (émotions, instincts). Dans le panthéon grec, cette tendance est illustrée par le rapport de Zeus à ses enfants, les préférés partageant ses valeurs ou compétences à des degrés plus ou moins marqués (Apollon, Athéna, Hermès) tandis qu’il rejette les émotifs proches de leurs sensations (Arès, Héphaïstos (3)).

Au plan historique, cet imaginaire collectif s’actualise dans la domination et la chasse aux sorcières polymorphes, exercées depuis des siècles par les chantres du Logos sur les contre-cultures nées du reste de l’Humanité. Dans la diabolisation chronique de ces mouvements, nous découvrons qu’il s’agit toujours de tenir à distance le même archétype : Dionysos, le maître es-extase.

Dionysos

Mythologiquement, Dionysos est le petit dernier vulnérable qui, en dépit de ses excès spectaculaires, est sauvé deux fois par le père (Zeus) ; historiquement, il se matérialise cycliquement à travers l’émergence de mouvements libertaires répondant à une crise des valeurs morales, philosophiques ou spirituelles dominantes. A l’instar d’Aphrodite, Dionysos est un archétype auquel il est très coûteux pour notre personnalité égotique de résister ou de céder jusqu’à se laisser posséder. Qu’elle soit physique ou spirituelle, son extase est une petite mort terrifiante car elle demande de lâcher prise sur toutes les structures mentales qui constituent notre identité telle que nous la pensons. Lorsque Dionysos est dans la place, l’ordre du monde implose / explose sous l’intensité des perceptions, plus rien n’existe que l’onde d’amour transpersonnelle émanant depuis l’éternel présent. Il nous faut néanmoins desserrer tôt ou tard son étreinte orgasmique pour retourner à la banalité du quotidien, nous confrontant alors à l’épreuve initiatique véritable : dépasser la tentation de la comparaison en insufflant l’esprit dans la matière, ce qu’enseigne symboliquement le mythe en faisant de Zeus le père-mère de Dionysos. Appliqué à la réalité physique, c’est par exemple l’expérience psychédélique (4) et son enjeu intégratif, à savoir rapporter un supplément d’âme à l’incarnation individuelle et collective au lieu de sombrer dans la psychose ou la mélancolie par attachement au vécu du réel amplifié. L’échec de la révolution hippie au tournant des années 60 et 70 – annoncé par les morts précoces d’icônes telles que Janis Joplin, Jim Morrison ou Jimi Hendrix – témoigne pour sa part de la nécessité d’offrir à la Nature débridée un contenant suffisamment solide pour la canaliser et suffisamment poreux pour l’irradier.

CesHum | le transpersonnel ou le renouveau d’un contre culte dionysiaque

Dionysos étant lié aux femmes et à leur complexité, son empreinte marque les cultes matriarcaux dans leurs formes tant archaïques (Mystères, paganismes, carnavals…) que contemporaines (spiritualités syncrétiques type New Age, néo-chamanisme et néopaganisme). Vécu par le patriarcat pro-sécuritaire comme un facteur de chaos menaçant la paix sociale, cet archétype est en réalité un puissant facteur de cohésion par sa polarisation sur l’éprouvé du plaisir d’être avec l’autre. L’enchaînement depuis plusieurs décennies – à l’échelle désormais mondiale – de mouvements contestataires portés par une jeunesse célébrant le corps, l’agir, l’émotion, la fraternité avec l’ensemble du vivant, et la liberté octroyée par l’émancipation du système, en est la preuve vivante. La philosophie hédoniste qui les traverse tous s’incarne dans la figure du vagabond que sa marginalité assumée désaliène ; un idéal de confiance en la bonté de la Vie qui imbibe la contreculture d’essence dionysiaque. Face aux politiques éducatives nous encourageant à renoncer volontairement à la liberté d’être pour devenir l’esclave nourri-blanchi de la standardisation, les enfants de Dionysos choisissent donc l’école buissonnière, opposant à la rentabilité la satisfaction immédiate et gratuite prodiguée par l’interaction de leurs corps avec leur environnement. De la Beat Génération aux Punks (5), en passant par l’âge d’or Hippie, ils laissent leurs pères jouer aux maîtres du monde, préférant explorer les modalités relationnelles et domestiques, en quête de formes respectueuses de nos besoins conjoints d’espaces créatifs individuels et collectifs.

Les Héritiers

Que reste-t-il aujourd’hui de ces révolutions pacifistes ? Qui sont leurs héritiers spirituels ? D’aucuns répondraient sans hésiter les « Créatifs Culturels », d’autres les « Colibris » ou les Altermondialistes. Nous postulerons ici que la mutation culturelle du patriarcat vers l’androgynarcat (6) passera par le mouvement transpersonnel, car en lui seul se retrouvent actuellement les caractéristiques des contre-cultures dionysiaques :

a) La primauté de la réforme individuelle (spirituelle, comportementale) sur la transformation des structures collectives

Dans cette optique, le changement se fait par l’atteinte d’une masse critique, la somme des transformations individuelles reconfigurant l’espace psychique et culturel de la société. Chaque individu assume la responsabilité de son vécu sans chercher à l’imputer ou l’imposer aux autres, se sachant libre de nouer/dénouer des liens sans jamais se sentir isolé. En conséquence, il n’attend pas qu’un parti ou une église lui fournisse de préceptes de vie à appliquer et à défendre. Cette philosophie de vie correspond à la posture existentielle transpersonnelle, soit la conscience de l’inscription des spécificités singulières dans un maillage hétérogène s’actualisant au gré de leurs interactions. Elle donne également raison aux générations de freaks (7) qui nous ont précédés : le royaume des cieux appartient à ceux qui privilégient l’Être sur l’avoir.

b) La co-création spontanée comme articulation non fusionnelle des individualités

En vertu du point évoqué précédemment, les cultures dionysiaques trouvent l’équilibre entre les postures sectaire et individualiste en invitant chacun à vivre sa subjectivité pleinement tout en la sachant relative, sans calcul stratégique (Athéna) ni plan de carrière (Apollon) visant à pérenniser leurs acquis en contrôlant autrui (Zeus). L’énergie dionysiaque ne connaissant que le présent renouvelé, les alliances créatives, qu’elles soient éphémères ou régulières, jaillissent bien souvent de rencontres ou discussions impromptues ; un individu apporte une vision, d’autres y adhèrent et/ou se mettent au service de cet élan pour le manifester. Le chaos trouve instinctivement le chemin vers l’œuvre, avec une préférence pour les formes interactives (performances, festivals…). Au final, c’est l’inscription enthousiaste du « Je » au milieu du « Nous » qui se donne à voir, laissant le soin aux autres de la définir (8). Ce processus de co-création spontanée concrétise la révélation contenue dans les états de conscience amplifiée dits transpersonnels : l’angoisse archaïque d’engloutissement est une illusion égotique, l’authentique sentiment d’appartenance fortifiant l’individualité au lieu de la désintégrer.

c) L’inscription de l’éprouvé au cœur des processus d’apprentissages, dans une optique de communion avec le vivant grâce à l’amplification de la conscience individuelle

Là où le formatage éducatif de la culture dominante hypertrophie l’intelligence logique et abstraite au détriment des ressentis subjectifs (émotionnels, sensoriels), la culture transpersonnelle élabore ses concepts sur une base empirique en état de conscience amplifiée. Qu’il s’agisse de donner un sens spirituel ou intellectuel aux vécus, l’amplification de conscience permet d’enrichir les perceptions – matériau de base pour l’élaboration de sens par la raison – et de rendre tangible le sentiment d’appartenance nécessaire à toute vie en communauté. Si l’ombre de Dionysos est la fuite de la réalité restreinte pour des paradis artificiels, sa lumière est d’ouvrir ses canaux perceptifs pour sentir que l’incarnation participe du sacré.

d) La fonction chamanique de l’art

L’expression artistique spontanée est une composante essentielle des cultures dionysiaques, qu’il s’agisse de littérature (Beat), de musique ou d’art visuel (Hippie), de danse (rave parties), etc. Elle est la voie de communication privilégiée de l’Être, le vecteur qui lui permet de délivrer ses messages dans le monde sensoriel. À ce titre, elle est aussi un moyen d’explorer d’autres aspects du réel (art visionnaire, inspiré) et d’atteindre l’extase, seul ou en communauté (transes dansées). Là où l’archétype apollinien cherche à structurer le sensible pour atteindre la perfection formelle par la maîtrise technique, Dionysos exhale le parfum de son âme à l’état brut, avec pour seul et unique finalité l’ivresse. Avec le soutien de l’archétypique d’Héphaïstos (9), cette approche charnelle de l’art peut devenir thérapeutique. Dans tous les cas, elle rejoint la sensibilité transpersonnelle, pour laquelle l’art est un langage sensoriel. L’unique indice contre-culturel dionysiaque qui ne soit pas explicitement présent dans le mouvement transpersonnel est la remise en question de la marchandisation qui imprègne toutes les composantes de la société de consommation. La raison en est peut-être que ses seules tribunes visibles sont les congrès et publications de psychologie, ce qui réduit le transpersonnel à une théorie savante accessible dans le cadre de formations certifiantes (donc payantes). Ce manque de lisibilité confirme paradoxalement la filiation, le culte de l’instantanéité de l’archétype dionysiaque poussant ses avatars à résister a priori aux étiquetages.

En résumé, s’il n’est pas soutenu par d’autres façons d’être au monde, l’esprit de Dionysos s’égare dans le sensationnel et échoue à matérialiser ses visions numineuses ; à l’inverse, chercher à lui tenir la bride est le plus sûr moyen de tuer sa créativité. Tandis que les conditions historiques sont à nouveau réunies pour favoriser une énième résurrection de cet enfant sauvage (10), la question qui se pose aux transpersonal friendly est par quels moyens manifester ce qui, dans le fond, relève de l’expérience intime d’incarnations individuelles dansant ensemble ou côte-à-côte pour l’éternité. Peut-être en allant au bout de la dimension dionysiaque de cette culture émergente, par l’animation d’espaces de partage gratuits, où les cocréations proliféreraient joyeusement comme les fleurs des champs, avec pour seule devise le « Do it ourselves…together » (11)? Des moments de grâce qui permettraient enfin aux Clochards Célestes (12) de sortir fièrement de leurs ghettos.

Muriel Rojas

Psychanalyste transpersonnelle certifiée EUROTAS et Collège Francophone de Psychothérapie Transpersonnelle (CFPT)
murielrojas@hotmail.com
http://refletsmrz.e-monsite.com

Bi bl i o gr a p h i e

1. Goddesses in Everywoman et Gods in Everyman, premières éditions chez Harper & Row.
2. Chez Jung, le Soi, et chez Bolen le Dieu manquant, soit le fils annoncé qui détrônerait le père céleste et inspirerait une culture harmonisant masculin (logos) et féminin (émotions, sensorialité).
3. Soulignons avec intérêt que ce sont pourtant les fils de son épouse légitime, Héra.
4. Rappelons ici que l’étymologie de ce terme créé par le psychiatre Humphrey Osmond en 1956 signifie « rendre visible l’âme ».
5. Nous parlerons ici de l’esprit authentiquement punk, basé sur le Do It Yourself (DIY) et la synergie créative d’individualités solidaires, à l’opposé des stéréotypes du néo-nazi ou du punk à chien cherchant la bagarre.
6. Néologisme définissant une culture dont l’archétype fondateur serait l’androgyne, soit l’harmonie interne des principes masculin et féminin… telle que chez Dionysos.
7. Littéralement « monstre humain » ; le terme a été souvent employé pour qualifier les hippies dans les années 60.
8. Précisons ici que les dénominations de Beatnik, Hippie ou Punk, par exemple, ont été posées par la culture dominante. Dans un registre corollaire, la diversité d’expression du transpersonnel pose souvent un problème lorsque ses membres doivent le définir…
9. Le forgeron boiteux est chez Bolen la capacité à transmuter ses blessures existentielles en œuvres d’art.
10. Crise politique, morale et spirituelle opposant la jeunesse à la génération de ses parents. 11. « Faisons le nous-mêmes…ensemble «.
12. Titre d’un roman de Jack Kerouac.

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